Maria Albuquerque a soixante-deux ans. Elle brode pour Frank'line depuis le premier jour. Avant, elle brodait pour une grande maison italienne · vingt-huit ans, à raison de huit heures par jour, six jours par semaine. Elle a brodé, dit-elle, "plus d'aigles, de lions et de croix que je n'ai vu d'oiseaux dans le ciel".
Notre atelier tient dans deux pièces du quatrième étage d'un immeuble de la rue do Almada. Lumière du nord, plancher de chêne, quatre machines Pfaff de 1962 alignées contre le mur. Sur chacune, un nom écrit au crayon : Maria, Conceição, Inês, Sofia.
Le geste, d'abord.
"Le point Cornely, c'est un mouvement de la main", commence Maria, en posant un polo blanc sur le berceau de sa machine. La machine, elle, n'a pas changé depuis 1862 · date à laquelle Émile Cornely en a déposé le brevet . Une aiguille verticale, un manche que la brodeuse tient sous la table, deux fils · l'un dessus, l'autre dessous · et tout le reste : la pression du pied, l'inclinaison du poignet, la respiration.
Elle pose son doigt sur le tissu, à l'endroit où viendra le premier F. "Ici." Elle ne mesure pas. Elle a brodé cinq mille fois deux F qui se reflètent. Elle sait.
« Une machine fait un point. Une brodeuse fait un monogramme. Ce n'est pas la même chose. »
La machine se met en route. Le bruit est doux · un cliquetis, pas un vacarme. Sous l'aiguille, le coton vibre légèrement. Le fil de Brésil rose-thé descend, remonte, descend. Premier trait vertical. Maria fait pivoter le tissu d'un quart de tour, son poignet glissant sous la table. Deuxième trait. La barre du haut. La barre du milieu.
Trois minutes, exactement.
Le premier F prend une minute et vingt secondes. Le deuxième, qui se reflète, en prend autant. Reste l'arrêt : huit secondes pour bloquer la machine, sortir le fil, couper, retourner le polo, brûler le fil au revers d'un coup de briquet. Trois minutes, exactement. Maria a chronométré, "par curiosité".
Elle se redresse. Souffle. Regarde le polo, à distance d'un bras. Approuve.
Pourquoi pas une machine ?
La question lui a été posée mille fois. Une brodeuse industrielle pourrait faire la même chose en dix secondes, mille fois par jour, pour un dixième du prix. La réponse de Maria est simple, et tient en deux phrases.
"Une machine fait des points qui sont tous identiques. Une brodeuse fait des points qui sont vivants." Elle me montre, sur un polo qu'elle finit, un endroit où la broderie épaissit légèrement · là où l'aiguille a hésité, parce qu'elle a entendu quelqu'un l'appeler en bas. "Vous voyez ? Ça, c'est moi."
Le point Cornely n'est pas un point de couture. C'est une trace. Et chez Frank'line, c'est cette trace · invisible à un œil distrait, évidente à qui sait regarder · qui fait la différence entre un polo brodé et un polo qui porte le nom de quelqu'un.
Soixante-deux ans.
Maria range son fil, ferme la machine, attrape son manteau. Il est dix-huit heures. Elle a brodé trente-quatre polos aujourd'hui. Elle en brodera trente-quatre autres demain.
"Encore combien d'années ?", je lui demande, en sortant.
Elle réfléchit, deux secondes.
"Cinq, peut-être. Après, je veux apprendre à Inês à faire ce qu'elle fera quand je ne serai plus là. C'est tout."
· Texte : Aïcha N'Guessan · Photographies : Adjoua Léa · Atelier Frank'line, mars MMXXVI